Petite chose

Je suis rentré de la maternité samedi soir, tard. Il faisait lourd, ça sentait la pluie. Comme j’étais en vélo, je suis passé par le centre-ville.

Il y avait des gens aux terrasses des cafés, des jeunes avec des packs de kro. Des garçons touchaient les fesses de leur copine-ou-pas. Des voitures klaxonnaient. Le tumulte et la vie.

Ca m’a fait sourire.

Je quittais pour la nuit une petite fille.

Marie est née samedi 21 avril a 18h54. Elle mesure 54 centimètres et pèse 3,750 kilos.

Épanouissement personnel

Pour mon anniversaire, Marie m’a dit : si tu fais le bilan, tu as déjà accompli pas mal de choses à ton âge. Je devine le sous-entendu marié, deux enfants. Ce soir c’est Laurent qui m’a fait le coup.

En fait non.

Je respecte trop la femme dont je suis le mari et celles dont je suis le père pour les considérer comme des accomplissements personnel.

C’est beau c’que tu dis.

Comme j’aime bien me faire des listes impossible à tenir, voici une partie des choses que je voudrais faire d’ici pas trop loin, genre avant mes trente ans :

  • 3000 mètres et au delà
  • des grandes voies
  • du 6b
  • des cascades de glace
  • un projet hyper pointu pour mon boulot
  • deux ou trois morceaux de John Renbourn et de Bert Jansch
  • un semi-marathon
  • du vtt
  • du ski
  • quelques chapitres d’un roman
  • tous les livres de la maison
  • des photos
  • du labo
  • la traversée du Vercors en solitaire, ou à pas trop plus
  • des dessins
  • un voyage à vélo

A noter l’importance du sport dans tous ça[1], je me dis que c’est sans doute lié à mon adolescence boudinée. Dont acte.

On en reparle l’année prochaine ?

Sauterelle, bisaïgue, plomb et ciseaux

Mercredi nous avons suivit un stage découverte du métier de charpentier. J’ai ramassé Sam à 8h30 devant chez lui puis nous avons pris la direction d’Echirolles où siège la Fédération compagnnonique des métiers du bâtiment.

Arrivés sur place, après avoir cherché l’entrée quelques minutes nous avons trouvé notre formateur à l’angle d’un couloir. On discute un peu, on s’explique un peu puis il nous fait rentrer dans une pièce. Et là :

  • C’est une classe
  • Il y a des élèves
  • Ils sont jeunes
  • Il y a un sujet qui nous attend
  • Sam n’a pas de stylo
  • Je n’ai pas de stylo

On doit faire un plan à l’échelle 1/2 à partir de côtes qui nous sont données. Sam apprendra pour le coup que 714 divisé par 2 ne fait 307, mais c’est une autre histoire. Du papier, un crayon, une règle, une équerre et une gomme. Stupeur : qu’est ce que c’est que tout ça.

Après cette mise en route intellectuelle, on rediscute un peu, on se réexplique, et on passe à l’atelier. Il faut dessiner sur toutes les poutres les coups de scie à donner, les morceaux à faire tomber, les endroits à évider. Pour ça on utilise la règle et la sauterelle qui nous permet de repiquer des angles à partir de notre dessin du matin. Après s’être planté dix fois, avoir re-mesuré vingt, notre tas de bois est prêt. Y’a plus qu’à scier.

Y’a plus qu’à.

Après une pause déjeuner au Mac Do -mon estomac s’en rappelle encore- du coin, on retourne à nos scies, nos ciseaux, nos clous et nos marteaux. Et, il faut bien l’avouer, on est vraiment pas doués. On ne sait pas scier droit, le ciseau à bois éclate autant le bois que nos petits muscles atrophiés, on s’y reprends plusieurs fois, le formateur vient rattraper nos erreurs.

Au final les pièces ne s’emboîtent pas comme elles devraient mais en mettant le tout sous pression avec un serre-joint ça passe.

On cloue.

Le soir j’appelle Sam pour savoir si il est aussi défait que moi. C’est pire : ça me rassure.

Putréfaction

Vendredi, j’ai profité de ma pause déjeuner pour satisfaire mon esprit de consommateur Grenoblois : Je suis allé faire les soldes chez Espace Montagne.

Bon en fait, j’allais chercher un sac à dos.

Je traverse les rayons à la recherche du t-shirt à 50% qui n’attends que mon corps athlétique pour exprimer tout son potentiel. Je croise un homme, pas vraiment le style montagnard, qui se parlant à lui même dit : où sont les cabines dans ce magasin ?. En personne d’éducation je lui indique le chemin et poursuit le mien, de chemin. Je n’ai pas trouvé de t-shirt.

J’arrive au rayon des sacs, j’en avise un, car c’est quand même pour ça que je suis venu. Je prends le noir : c’est bien, ça passe partout. Je me dirige vers la caisse, je fais cinq mètres, je retourne au rayon parce qu’il y en a marre du noir. Toutes mes affaires de rando sont noires : on dirait un croque-mort. Je prends le jaune : le jaune c’est bien, ça pète. Je me dirige vers la caisse, je fais cinq mètres, je retourne au rayon parce que je me dis que je vais avoir l’air con avec un sac jaune. Je prends le noir, je fais cinq mètres, je retourne au rayon, je prends le jaune, etc.

J’ai fait dix aller-retour. Finalement, j’ai pris le jaune, mais en fait on s’en fout. Surtout vous.

A la caisse, je retrouve mon homme. Il montre a sa femme les deux chemises qu’il a choisit pour faire rentrer son ventre replet.

J’ai pris ces deux là, elles sont à moins quarante.

Tu as bien fait de prendre les deux. Tu n’as rien vu d’autre ?

Non, il n’y a rien de ce magasin, on se croirait en Roumanie.

J’ai eu, à ce moment, une sensation désagréable : je décortique des crevettes, et l’une d’elles, pourrie de la tête, explose entre mes doigts. Son cerveau, ses yeux et tout ce jus qu’elle contient puent sur mes mains et sautent jusque sur mon t-shirt.

Je regarde la caissière, elle a de grands yeux. De dépit, on se marre à moitié. Le gros a disparu au coin des pantalons.

Triste monde tragique.

Solitude : se sentir seul !

Aujourd’hui comme souvent lorsque le temps le permet, je suis sortie avec la toute petite pour finalement atterrir au parc ou notre nounou emmène habituellement la plus grande de nos filles. Là, personne, pas un seul enfant, pas une seule maman, ni même une nounou, pas de clochard, le parc est vide. Bah après tout, me dis-je c’est le mois de juillet et il est tôt, les âmes qui peuplent généralement ce lieu ne vont peut-être pas tarder. La petite arriverait sans doute vers 17h00, je choisis donc un banc à l’ombre, sors un vêtement rembourré, le pose et enlève Marie de l’écharpe de portage pour l’allonger aussi confortablement que possible. Elle entrouvre un oeil mais ne se réveille pas. Je m’émerveille de ce spectacle et l’immortalise grâce à la haute technologie moderne de l’appareil photo de mon téléphone portable. Un brin de fierté m’envahit et avec ce même outil de technologie moderne je décide de partager cet instant avec ma moitié, coincée au travail.

Mais ce n’est vraiment là que je veux en venir.

Peu après m’être installée, une dame entre dans le parc, elle n’est pas toute jeune, elle se dirige vers moi. Ce n’est pas la première fois que je la vois, à vrai dire c’est la seconde. La semaine dernière déjà elle était assise dans ce même parc lorsque je suis arrivée pour venir chercher la grande petite. Aujourd’hui elle s’est dirigée vers moi pour s’installer sur le même banc, et comme la semaine dernière elle a regardé la toute petite et entamé une discussion: « qu’elle est jolie », « elle est sage » etc. les propos classiques de la personne âgée qui souffre de sa solitude. Elle ne se souvenait probablement pas qu’elle m’avait déjà parlé la semaine précédente, elle ne se souvenait probablement pas qu’alors j’avais essayé d’esquiver la discussion dont je pouvais déjà me représenter le contenu mentalement. Mais là, aujourd’hui, pas moyen d’y échapper puisqu’elle était juste à côté dans la promiscuité de ce banc. Là, après qu’elle m’eût dit « il n’y a pas beaucoup de monde aujourd’hui » (et pour cause nous étions les seules), je me suis dit que j’allais faire un effort et être pour une fois un peu moins autiste.

Elle a une petite fille de 11 mois, Camille (elle n’aime pas ce prénom), je ne sais dire d’après la conversation si elle la voit souvent, mais sa présence régulière en quête d’enfants laisse présager que non. Après quelques banalités sur la toute petite, elle me dit que sa petite fille elle pesait 3,9 kg à la naissance, qu’elle ne faisait toujours pas ses nuits et qu’elle était convaincue que c’était parce que sa fille l’avait mise à dormir dans une chambre à part bien trop tôt, à vrai dire, dès la naissance. Elle me disait qu’elle pensait que, vraiment, c’était trop tôt. J’ai cette tendance naturelle à vouloir défendre les absents, alors j’ai rétorqué que ce n’était pas si facile de savoir comment faire et que, gérer les cris d’un bébé lorsqu’on était soi-même épuisé tenait parfois de l’impossible. Plus tard, elle m’a dit que d’après elle, sa fille ne sortait pas assez avec son enfant, qu’elle avait beau lui dire qu’elle aérait bien l’appartement, ça ne pouvait pas être pareil que de venir dans un parc et que c’était bon pour les enfants de voir un brin de verdure. Là ne sachant que répondre je me suis tue. Puis j’ai appris que la même fille avant d’avoir sa petite avait fait une fausse-couche à 6 mois de grossesse. Mal à l’aise d’être exposée à tant d’intimité je lui ai dit que ça avait dû être terrible, qu’à ce stade là on sent bouger son bébé et que a avait dû être une véritable déchirure. Elle m’a confirmé les choses en me disant que sa fille pleurait encore beaucoup sur ce bébé. Je ne sais plus comment on en est venu là, mais elle a ajouté que sa fille lui avait dit qu’il était beau ce bébé, et grand, que c’était une petite fille. J’ai dit ‘ah, elle l’a vue’ et j’ai entendu, ‘oui elle l’a enterrée’. Gloups.

La conversation a quelque peu continué, elle m’a dit que cette expérience avait très certainement été difficile pour sa fille mais qu’un autre enfant était là etc. Elle avait peut-être tort, peut-être raison, je n’en sais rien mais plus tard j’ai essayé de lui dire qu’il fallait respecter l’éducation qu’un enfant donne à ses propres enfants lorsqu’il devient parent. Un coup de fil (salvateur?) est venu couper court à tout ça, me ramenant à la réalité de l’heure et du rendez-vous que nous avions à 18h00. Il était 17h15 et il fallait que je récupère ma grande petite qui n’était toujours pas là.

Je quitte donc les lieux, triste de cette solitude qui crève les yeux et encore plus triste de l’entêtement de cette vieille dame à juger sa fille source probable de son mal profond. Cette histoire est la leur mais je ne peux que trop bien entrevoir qu’elle pourrait facilement devenir la mienne, celle de mon voisin ou du quidam qui marche en ce moment dans la rue en bas.

J’ai récupéré ma grande petite et sa joie de vivre, je suis retournée dans ma réalité tellement moins pleine de solitude. Je vais essayer de bien garder dans un coin de mon esprit cette histoire pour me souvenir que mes filles ne m’appartiennent pas et que les enfants sont faits pour partir un jour et vivre leur vie, qu’il me faudra composer et accepter leurs choix.

Les premières fois

Il y a des moments qui comptent dans la vie d’un père.

D’abord le premier contact, la paupière qui s’ouvre sur un œil neuf, le premier bain. La première couche aussi on s’en souvient.

Ensuite viennent les premiers sourires, les premiers sons, les premiers pas, les premiers mots. Puis distinctement Papa ; ensuite Mon papa ; plus tard Je t’aime mon papa.

Un jour, un chagrin. Alors on fait un premier calin.

Les premiers rires, les yeux brillants. Le premier sandwich c’est important.

Et puis un jour pleurant, morvant et criant elle nous dit Non, non, non. Je ne veux plus te voir.. Elle ferme la porte. Quelques instants plus tard, elle répète sa phrase. Un peu moins fort, un peu plus calme. Je reste seul dans mon couloir.

Sa dyslexie est si jolie

Je ne cherche pas à pomper la chanson de Sanseverino même si mon titre est en très très inspiré. En fait, j’ai commencé par aller voir notre ami Robert, je savais que la dyslexie était lié à un trouble de la lecture et ce n’est pas tout à fait de dyslexie qu’il est question chez Julie.

Mais je n’ai pas trouvé de dys quelque-chose pour l’oral, et pourtant il y en a un paquet de dys quelque-chose, y’en a même plein de dys truc qu’on n’aimerait pas avoir.

Depuis que Julie est en âge de parler et d’être comprise par d’autres personnes que ses propres parents, elle intervertit les syllabes. C’est assez rigolo en fait, mais je vais illustrer:

  • pouquer pour couper
  • grelloune pour grenouille
  • hicopanque pour hippocampe
  • coccilene pour coccinelle

Avant hier nous avons enlevé la tapisserie de sa chambre et hier matin au réveil elle m’a dit: « on a fait de la pâtisserie hier ».

Gourmande même dans la ‘dyslexie’ notre coquinette.

Trackbacks

Le soleil se lève à l’est

Passer les Alpes, survoler l’Italie, Athènes, Bagdad et Téhéran. Ne pas voir Islamabad, mais la savoir derrière. Passer encore l’Inde, la Thaïlande, la Birmanie, la Malaisie. Voler encore un peu et puis arriver : une île.

Sophie, Xavier et Martin sont partis pour Singapour.

On n’était pas là pour les au revoir. Ils sont partis ; on est resté. La première nuit, je me suis réveillé vers 3h et j’y ai pensé jusqu’à 5h. J’ai eu mon lot de questions, de réponses et de question sans réponse. Les nuits suivantes ont pris le même chemin et puis le sommeil a repris sa place. Le départ à quelque chose d’étrange. Pour celui qui part. Pour celui qui reste.

Dans mon état de dépressif chronique je sais que j’irai bientôt, accroché à ma boîte, faire un tour dans la rue Elisée Châtin. Je ferai sûrement une photo de la porte et je partirai.

En attendant, et pour finir sur une note optimiste. Bon voyage à la catalane des Alpes, au Norvégien grenoblois et au petit Martien.

Généalogie

Je viens de finir Une pièce montée de Blandine Le Callet. Le dernier chapitre m’a replongé dans des réflexions que j’ai eu il y a quelques mois.

La mariée raccompagne sa grand-mère fatiguée dans sa chambre. Elle reste un peu. Sa grand-mère demande à sa petite fille ce qu’elle sait de sa vie ; elle ne sait rien. Sa grand mère lui dit qu’elle va bientôt mourir ; elle nie mais non, il ne faut pas dire ça.

Je regarde mes filles avec leurs grand-parents. Julie explique qu’elle a mangé des épinards. Elle leur raconte aussi qu’elle est allé dans un parc et qu’elle a ramassé des bâtons. Tout le monde est heureux : le bonheur simple et entier d’être ensemble.

Avec l’adolescence, puis l’entrée dans l’âge adulte, on voit moins ses grand-parents. Ils connaissent nos étapes clés, les il passe son bac, les il entre en école d’ingénieur et les il a une copine, mais ils ignorent que le jour où on a rencontré sa future femme, on s’est baigné à poil parce qu’on était bourré. Ils nous suivent de loin : ils ne nous connaissent plus.

Et nous de faire pareil. On sait les fracture du col du fémur, les opération de la cataracte, mais on ignore involontairement et à dessein qu’ils se dégradent, qu’ils le vivent mal, qu’ils se sentent seul. Des fois, vers la fin, ils nous avouent un peu honteux que c’est dur d’être vieux. Le plus souvent, mal à l’aise, on nie. Des fois on fait oui de la tête. On sort de la pièce, on descend les escaliers, on part. Ça va mieux. On ignore leur présent, on ne connait pas leur passé.

Pourtant on se connait depuis toujours.

Quand je visite mon grand-père, paternel, je vais dans la petite pièce au fond à gauche. Là, il y a des morceaux de ma grand-mère qui a vécu un temps une vie parallèle à la mienne. Il y a une photo d’elle devant des bateaux. Elle a un lourd sac à main. Où-est-ce ? Aimait-elle ça, les bateaux ? Il y a aussi un chat en plastique, jouet d’enfance, qui reste là : inutile et moche. Deux boutons pour les yeux.

Quand ma grand mère, maternelle, est morte, je ne savais rien d’elle. Elle a fait le conservatoire à Lille, elle a tenu un magasin de disques et d’instruments de musique à Valence. J’avais des souvenirs de musique sur le piano du salon, une boite de cachou périmée dans la boîte à gants de sa voiture, des morceaux de pain avec du sucre dans un petit sac à mon nom pour le goûter de l’école, la chute du mur de Berlin aussi. Et puis des bisous, des sourires et des mots doux. Ensuite, j’ai appris qu’elle jouait aussi du violoncelle et de l’accordéon, que pour la mort de mon grand-père, que je n’ai pas connu et que pourtant j’appelle papy, on écoutait du Django. Les yeux noirs.

J’aurai aimé parler de ça avec elles. Parler aussi de la guerre, des tartes aux pommes, de l’arrivée de la télévision, de leurs premiers amours, des congés payés, de la jeunesse il y a presque cent ans.

Je doute que ces discussions soient plus facile quand, à notre tour, nous y serons. Peut être qu’avec toutes nos images, notre mort sera moins une disparition.

Qui a dit que la distance ça éloignait ?

Loin loin loin, à l’est, bien plus loins que Genève, Prague, Tel Aviv, Bagdad, Mumbai et pas trop loin de Pukhett, Balikpapan, Brisbane il y a des copains.

Comme le disait François, Xavier, Sophie et Martin sont à Singapour.

Aujourd’hui au courrier un paquet d’Amazone, tiens bizarre, je n’ai rien commandé, c’est peut être François. J’ouvre car, après tout, ça m’était destiné. Et là une très jolie attention de Sophie, deux livres de Fred Vargas parce que je lui avais dit par mail et en chat que j’étais mûre pour ce type de lecture.

Un grand merci à la sorcière du fond des bois qui pue®. J’aurais aussi pu intituler ce billet, comment avoir l’air bête dans la rue, parce que, franchement, avoir un sourire débile de scotché sur la tronche c’est idéal pour se faire dévisager.

Alors, qui a dit que la distance ça éloignait ?