Une photo, deux trois mots. Déjà passé.
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Une photo, deux trois mots. Déjà passé.
Je viens de finir les scans de notre séjour Singapour/Bali du début d’année. De penser à la moite chaleur des soirée singapouriennes et au contraste avec la préparation du sapin et la neige qui traîne encore dans les pots sur le balcon me fait sourire. Trois ici, quarante là-bas. Quelques degrés d’écart.

Quand je vous disais que la Postcard from Bali et ses images de rêves ne collaient pas tout à fait avec mes souvenirs, c’est principalement parce que ce dont je me souviens ressemble à ça. Des scooters, des saletés, des temples, des offrandes, des fils électriques et un soleil de plomb. Et c’est très bien comme ça.

Pour en revenir à mes histoires de scans, évidement la fin du scan n’est pas la fin de l’aventure : par flemme j’ai tout scanné sans tri. D’une parce que je shoot assez peu, sur trois semaines de voyage j’aurais fait moins de 250 images. De deux parce que quand il y a un bout d’une de mes filles dans le cadre il est difficile de se dire que non cette photo n’a aucun intérêt et en plus elle est floue. Il me reste donc à trier, dépoussiérer, développer, backuper. Ca promet d’être assez long mais on y va dans la joie et la bonne humeur.
Aujourd’hui le ciel de Grenoble est bas, plombé et humide. La pensée me ramène à cette image de New-York que j’ai prise l’année dernière depuis la chambre de notre hotel. Simple vitrage à l’étanchéité douteuse, un vieux groupe climatiseur mange la moitié droite de l’ouverture.

Au sol de la moquette épaisse, une table basse et des canapés tournés vers une télé dont la diagonale doit avoisiner le mètre. Nous regardons un documentaire sur la chaîne historique. L’émission est présentée par le Sergent Hartman du Full Metal Jacket de Kubrick Yes sir. Le bazooka des chinois à nos jours, évolutions, démonstrations. God bless America.
Je me réveille au milieu de la nuit pour me vider plusieurs fois dans l’évier de l’entrée. Trop de fatigue, trop de crevettes et probablement trop de vodka tonic. Je me rends compte que je suis vraiment à l’ouest au moment où je me vois entrain d’essayer d’ouvrir la porte de la chambre à quatre heures du matin. En caleçon. Le « ça va p’tit frère ? » qui sort de la chambre de ma soeur finit de me replacer dans le contexte. New-York, hôtel, mariage, cousin, vodka tonic.
« Mieux, j’arrive. »
Demain footing à Central Park, je courrai dix bornes autour du réservoir.
Tous les jours l’escalier, cinq étages sans ascenseur et quelques cent-dix marches. Descendre, avoir oublié quelque chose dans l’appartement, remonter, redescendre et partir. Faire le chemin inverse en fin de journée, au retour du boulot.

Aujourd’hui c’est week-end. Il est quelque part un dimanche, le temps est gris et la lumière diffuse. Ne me demandez pas pourquoi j’appuie.
… ou presque, encore dix jours de vacances.
Note: Ca tremble un peu: au sortir de l’eau bretonne à 15°, j’ai eu quelques frissons.
Pour rentrer il faut d’abord prendre la navette jusqu’à Tseung Kwan O. Il est presque vingt-deux heures quand je descends du minibus. Le concept paraît d’ailleurs un peu surréaliste pour l’Européen habitué aux parkings monstrueux et à l’omniprésente voiture. Trois cents personnes, un parking de trente place mais un van affrété par la boîte assure la liaison avec le MTR toutes les vingt minutes.

Encore trente minutes de métro et quelques longs couloirs avant de retrouver Victoria. Pour l’heure je m’attarde devant ce panneau: Eleven.
Voici la grande pagode dont je vous ai parlé juste avant. Plus loin sur un autre film j’ai des vues de l’intérieur, de l’encens qui brule et des bougies.

Je constate que j’adore coller des poteaux en premier plan et plein cadre ; l’esthétique est douteuse mais ça fait un peu moins photo de parking.
Entre la grande pagode et le wet market de Chinatown, il y a une petite place où des vieux jouent au xiang qi -les échecs-. J’ai tourné un peu, regardé le jeu, les placements de pièce, le regard amusé de l’adversaire et les commentaires des connaisseurs, mais je n’ai rien compris.

Des traits, des pièces et le temps qui passe. Tranquillement. Dans la chaleur de Singapour.
J’ai du faire une recherche sur internet. Pages jaunes, foyer, Besançon. J’ai oublié comment j’en suis venu à composer le numéro du foyer Sonacotra et ce que j’ai pu dire au gérant, toujours est-il qu’il y avait une chambre libre. Je suis passé entre midi et deux pour voir. Dans ma voiture verte, je remonte le boulevard Kennedy.
Le foyer est situé juste après le garage Renault, avant le grand rond point. Je tourne à droite dans une rue secondaire et me gare sur un parking de quelques places. Il y a de petites maisons triangulaires et deux immeubles, quatre étages tout au plus, le tout peint dans une couleur d’immeuble. Jaune. Dans la cour des gens assis sur des chaises en plastique discutent en silence. Ca sent le chômage longue durée et les journées d’attente.

Le responsable, un homme grand et sec d’une quarantaine d’années m’accueille d’un sourire, me fait assoir sur un fauteur en sky bleu puis m’explique comment ça fonctionne, la chambre vide, les parties communes et mon futur voisin. Le type est gentil et l’énergie que je vois dans ses yeux me fait penser à mon oncle Samuel. On passe devant les rangées de boites aux lettres avant de monter des escaliers en faux marbre.
Au deuxième étage il ouvre une porte, sort une clé et ouvre une deuxième porte. Nous sommes dans les parties communes. A droite la cuisine, une table, le gaz et des casseroles; au fond à gauche la salle de bain; au fond à droite ma chambre; au fond, mon voisin. La troisième chambre est libre. Deuxième clé, deuxième porte, c’est ma chambre. Un lit en fer, un lavabo, une armoire et un petit bureau. La fenêtre s’ouvre sur un parking. Derrière le parking, le rond point. Ca va ? Très bien. On redescend, je signe et je repars avec les clés.
Sur la table en contreplaqué j’ai posé des livres pris dans la bibliothèque de Stéphanie. Une pile de classique pour compenser la flemme du lycée, je n’y ai même pas lu les abrégés. En deux titres on résumerait mes lectures d’alors: des souris et des hommes et l’étranger. Les pages font des aller-retours entre le chez nous du week-end et le chez moi des jours travaillé. Je lis en mangeant du pain de mie, des nouilles et des sardines à l’huile. Sur le lit en fer, la lumière verte du néon et l’encre noire des pages.
J’ai acheté révélateur, bain d’arrêt, fixateur et posé les bouteilles sur la dernière étagère de l’armoire. L’agrandisseur de mon père tiens dans une valise à l’étage en dessous. Je ne suis plus sur aujourd’hui d’avoir fait des tirages mais l’odeur acide des chimies est si présente que cela a du se passer. Sur le lit en fer, la lumière verte de l’ampoule inactinique et les secondes du minuteur.
On a essayé de parler un peu la première fois, avec mon voisin. Je ne l’ai pas compris. Grosse merde. Il a fermé sa porte, honteux de son français, puis a allumé sa télé. Ensuite cet homme est devenu un fantôme, de lui je n’entend plus que le poste et un bruit de pantoufles. Matin et soir la porte reste close, il attend probablement mon départ pour bouger. Triste personnage de soixante ans et quatre mètre carrés.
De temps en temps des gens jettent leurs poubelles par la fenêtre. De temps en temps les sacs plastiques s’éventrent sur le goudron du parking.

Après la douche commune seul, je pars travailler. Direction la zone industrielle, parking, badge, porte sécurisée et machine à café avec Jérôme et un Frédéric dont j’ai oublié le nom. Le midi on mange en groupe dans les restaurants alentours. Les repas sont animés et plutôt bon esprit même s’il est toujours question entre consultants de manager et d’éloignement. Quand il fait beau on va plus loin pour manger mieux. Après le boulot je me pose en ville dans un parc où les platanes sont immenses pour regarder les gens. J’erre aussi. Ensuite, retour au foyer où je ne connais personne à part le gérant, mon voisin et un homme qui me pose la main sur l’épaule pour me proposer des ordinateurs portables.
A la nouvelle année un repas est organisé, couscous et concert de rai, je me retrouve assis en face d’une baraque tatouée ambiance Europe de l’est qui me fait penser à Zangief. A ses côté un garçon nerveux déclare qu’ils sont les deux gentlemen de la table mais le monstre rétorque par politesse qu’avec moi: on est trois. A cet instant je préfère regarder mon assiette en plastique pleine de semoule. J’ai l’impression qu’il est écrit sur ma gueule que je gagne deux-mille euros par mois et que tout le monde se dit que je n’ai rien à faire ici. C’est peut être vrai d’ailleurs qu’on le lit sur ma tronche. Je ressemble à un fils de bonne famille avec des kickers rouge.
Mon « ami » continue de me proposer des portables et fini par me demander de le déposer en voiture, lui et son pote, dans un parc à proximité. Deux types avec un doberman attendent là. Mes passagers descendent. Je regarde la caricature des images de banlieue, peur et tristesse mélangées, en me disant qu’il est temps que je parte.
A vingt-trois ans, je suis ingénieur. Quelque part avant l’été deux-mille un, une remise de diplôme me fait passer du statut d’étudiant à celui de travailleur. Je suis devenu informaticien comme on met ses chaussettes. Sans envie particulière j’ai suivi une ligne droite tracée au lycée en fonction de mes résultats en sciences.
Comme tous les autres j’atterris en société de service. On me loue à d’autres entreprises, je bouge, je change d’environnement et des collègues. Sans expérience, je suis présenté comme expert sur des technologies inconnues. La situation est risible mais tout le monde se cramponne au pipeau car il faut bien quelqu’un pour travailler, il faut bien travailler et il faut bien qu’il travaille. Après une première mission de trois mois sur Aix en Provence, je suis envoyé à Besançon.
De Valence il me faut un peu moins de quatre heures, je pars le lundi matin à six heures, passe la rocade est de Lyon à sept, bifurque sur l’A42 direction Bourg-en-Bresse. Ensuite Lons le Saunier, Dole et j’arrive à Besançon. Je conduis une Nissan Almera de location. Elle est verte, le moteur bruyant est à peine couvert par ce qui sort de l’auto-radio. Dans le coffre il n’y a que mon sac pour la semaine, t-shirts, caleçons, chaussettes et pantalons. C’est un grand sac de voyage noir, plein de vide et difforme. J’emmène aussi un appareil photo, un vieux Nikon à l’autofocus fatigué.
Vers neuf heures je m’arrête dans une station service pour faire le plein de gasoil et pisser. J’achète un paquet de M&M’s que j’avale à grosses poignées. Parfois une cacahouète m’échappe et tombe sur la moquette, elle va se coincer quelque part sous le siège conducteur et y restera. Le paysage avant d’arriver est franchement vallonné, on voit des champs monter jusqu’au ciel au bout desquels de petits arbres se tendent vers le rien. Sortie numéro quatre, la route est fini. Je me dis qu’il faudra faire le chemin inverse vendredi soir et que j’arriverai chez nous un peu avant la nuit.

Le premier mois je loge dans un hôtel de la zone industrielle, quelque chose de bon marché genre Première Classe pour gratter sur mon forfait logement. La chambre est jaune minable, la salle de bain tout en plastique me fait penser aux toilettes mobiles qu’on trouve sur les chantiers. Les néons donnent à l’ensemble une ambiance de hall de gare, les trains et la vie en moins. Il doit y avoir une télé, mais je crois que c’est un surcoût. Je m’en passe.
Je racle aussi mon forfait bouffe, j’ai acheté des sacs de pain de mie, des nouilles instantanées et un mug au Géant d’en face. Je mange mes pattes le soir, dans ma chambre. Pas de bouilloire, j’utilise l’eau chaude qui sort du robinet. Sur le mug en porcelaine d’Angleterre il y a un lapin qui sourit, noir sur fond blanc, pathétique. Je passe une partie de mes soirées au hasard des rues, à pied ou en voiture, immobile ou statique, mon appareil photo à la main. Je rentre, j’écris sur des cahiers que j’ai perdu depuis, je lis, je dors. Le thé du matin, dans le mug à nouilles, a un goût de chlore.

Pendant quelques jours, je dors dans un hotel plus cher recommandé par des collègues. Le troisième soir, un couple fait l’amour dans la chambre à côté. Ca tourne rapidement à la caricature et à la baise. Je fini mes nouilles au poulet dans des hurlements et me demande si finalement tout ça ne viendrait pas du couloir. Oh oui c’est bon. Les nouilles s’entend.
J’abandonne assez vite l’idée du petit-déjeuner à quinze euros, l’idée de l’hôtel aussi. Je vais essayer de trouver un meublé.
Hier matin en regardant mes films sécher, je trouvais ça beau cette idée de tremper ses films dans la soupe, les rincer puis les fixer avec des pinces à linge pour qu’ils sèchent. Comme des chaussettes.
On les regarde en coin ces films qui attendent depuis trois semaines déjà. Un soir on en fait quatre. Les deux premières d’abord. Six-cent millilitres de XTol en dilution 1+1. On verse, on agite, il faut attendre neuf minutes et trente secondes avant de passer au bain d’arrêt. Trente secondes, dilué 1+19. Ensuite le fixateur, quatre minutes en 1+4. Agiter encore. Et puis rincer, enfin. Les deux autres ensuite.
C’est vite fait mais ça prend du temps. Allez comprendre pourquoi prendre une petite heure pour faire quatre films, cent quarante-quatre vues, est un vrai luxe.
Recommencer le lendemain pour faire les trois films restant. Encore vite fait et encore long.

Hier matin en regardant mes films sécher, je trouvais ça beau cette idée de tremper ses films dans la soupe, les rincer puis les fixer avec des pinces à linge pour qu’ils sèchent. Comme des chaussettes.