Journal Ordinaire

De tout, de rien. Surtout de rien.

Ingénieur au foyer – acte 1

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A vingt-trois ans, je suis ingénieur. Quelque part avant l’été deux-mille un, une remise de diplôme me fait passer du statut d’étudiant à celui de travailleur. Je suis devenu informaticien comme on met ses chaussettes. Sans envie particulière j’ai suivi une ligne droite tracée au lycée en fonction de mes résultats en sciences.

Comme tous les autres j’atterris en société de service. On me loue à d’autres entreprises, je bouge, je change d’environnement et des collègues. Sans expérience, je suis présenté comme expert sur des technologies inconnues. La situation est risible mais tout le monde se cramponne au pipeau car il faut bien quelqu’un pour travailler, il faut bien travailler et il faut bien qu’il travaille. Après une première mission de trois mois sur Aix en Provence, je suis envoyé à Besançon.

De Valence il me faut un peu moins de quatre heures, je pars le lundi matin à six heures, passe la rocade est de Lyon à sept, bifurque sur l’A42 direction Bourg-en-Bresse. Ensuite Lons le Saunier, Dole et j’arrive à Besançon. Je conduis une Nissan Almera de location. Elle est verte, le moteur bruyant est à peine couvert par ce qui sort de l’auto-radio. Dans le coffre il n’y a que mon sac pour la semaine, t-shirts, caleçons, chaussettes et pantalons. C’est un grand sac de voyage noir, plein de vide et difforme. J’emmène aussi un appareil photo, un vieux Nikon à l’autofocus fatigué.

Vers neuf heures je m’arrête dans une station service pour faire le plein de gasoil et pisser. J’achète un paquet de M&M’s que j’avale à grosses poignées. Parfois une cacahouète m’échappe et tombe sur la moquette, elle va se coincer quelque part sous le siège conducteur et y restera. Le paysage avant d’arriver est franchement vallonné, on voit des champs monter jusqu’au ciel au bout desquels de petits arbres se tendent vers le rien. Sortie numéro quatre, la route est fini. Je me dis qu’il faudra faire le chemin inverse vendredi soir et que j’arriverai chez nous un peu avant la nuit.

Motorway
Autoroute, Besançon, 2002 – Nikon F90, Provia 100F

Le premier mois je loge dans un hôtel de la zone industrielle, quelque chose de bon marché genre Première Classe pour gratter sur mon forfait logement. La chambre est jaune minable, la salle de bain tout en plastique me fait penser aux toilettes mobiles qu’on trouve sur les chantiers. Les néons donnent à l’ensemble une ambiance de hall de gare, les trains et la vie en moins. Il doit y avoir une télé, mais je crois que c’est un surcoût. Je m’en passe.

Je racle aussi mon forfait bouffe, j’ai acheté des sacs de pain de mie, des nouilles instantanées et un mug au Géant d’en face. Je mange mes pattes le soir, dans ma chambre. Pas de bouilloire, j’utilise l’eau chaude qui sort du robinet. Sur le mug en porcelaine d’Angleterre il y a un lapin qui sourit, noir sur fond blanc, pathétique. Je passe une partie de mes soirées au hasard des rues, à pied ou en voiture, immobile ou statique, mon appareil photo à la main. Je rentre, j’écris sur des cahiers que j’ai perdu depuis, je lis, je dors. Le thé du matin, dans le mug à nouilles, a un goût de chlore.

Light
Lampadaire, Besançon, 2002 – Nikon F90, Provia 100F

Pendant quelques jours, je dors dans un hotel plus cher recommandé par des collègues. Le troisième soir, un couple fait l’amour dans la chambre à côté. Ca tourne rapidement à la caricature et à la baise. Je fini mes nouilles au poulet dans des hurlements et me demande si finalement tout ça ne viendrait pas du couloir. Oh oui c’est bon. Les nouilles s’entend.

J’abandonne assez vite l’idée du petit-déjeuner à quinze euros, l’idée de l’hôtel aussi. Je vais essayer de trouver un meublé.

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  1. Ingénieur au foyer – Acte 2

Written by Francois

mai 18th, 2010 at 9:32

Posted in Dépression,Instantanés

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12 Responses to 'Ingénieur au foyer – acte 1'

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  1. [...] Ce billet était mentionné sur Twitter par Francois. Francois a dit: un bout de (ma) vie sur le blog http://bit.ly/aVNXTV // j'espère que ça n'est pas trop #boring [...]

  2. t’es courageux d’affronter cette cruelle réalité.
    Par moment on dirait que ça dépasse la fiction.

    nocfish

    18 mai 10 at 22 h 08 min

  3. n’aurais-tu pas trop lu de Camu ?

    Cela dit, j’ai vécu ça 3 mois, et en plus, je ne faisais même pas d’info, mais du dessin indus. pour une usine de métallurgie … par contre, G T plus proche (Pont de Chéruy, entre Lyon et Grenoble)

    Je comprend et compati …

    Concernant ton billet, ça me fait naître une réflexion : Je suis tombé dans mon cursus un peu comme toi. Je n’ai pas réellement choisi de devenir ingé info, et finalement, c’est facile de se laisser aller à regretter … un choix que l’on a pas fait, finalement !
    Et là où c’est traitre, c’est que comme choisir c’est renoncer, comme on n’a pas choisi, c’est que l’on a pas appris à renoncer … Or tant que tu ne sais pas renoncer à certaines choses, tu ne peux pas vivre en appréciant ce que tu vis …
    Et en plus, une fois dans cet etat d’esprit, comme il fabeaucoup de

    balt

    19 mai 10 at 9 h 56 min

  4. … comme il faut « choisir » entre plusieurs choses pour n’en retenir qu’une seule et que la vie passe et que donc un passif se construit et augmentant l’énergie nécessaire pour tout changement , ça devient de plus en plus dur d’apprendre à renoncer, et donc de choisir vraiment, et donc d’être heureux de ses choix et donc de vivre en harmonie …

    Et c’est là que les copains interviennent ;-)
    Si tu veux, chuis là !!!

    Balt

    balt

    19 mai 10 at 10 h 11 min

  5. @nocfish je ne suis pas sur que cela soit du courage, je fais plutôt parti des trouillards. J’avais surtout pas trop le choix à l’époque ;-)

    @balt tu as raison pour ces histoires de choix, de renoncement, de regret, de passif et d’énergie nécessaire. Il est tellement facile de se laisser porter par les évènements. Surtout qu’à l’époque du choix initial je n’avais pas d’envie particulière. Ça ou autre chose. Et puis les études étaient quand même plutôt dans la bonne ambiance. La question ne s’est pas posée avant le diplôme et le constat que maintenant il fallait y aller. Aujourd’hui mon opinion sur le sujet « mon boulot » est un peu différente. On en reparle :D

    Francois

    19 mai 10 at 10 h 46 min

  6. Okay, avec plaiz.
    :)

    balt

    19 mai 10 at 11 h 08 min

  7. Allons, positivons : avec la sous-traitance grandissante de l’informatique dans les pays de l’est, les SSII sont amenées à disparaître… ;-)

    PitchOu

    19 mai 10 at 14 h 37 min

  8. @PitchOu On peut rêver, ceci dit cela ne fait que déplacer le « problème ».

    Francois

    19 mai 10 at 15 h 29 min

  9. Sentiment de bleu presque transparent.

    Stef

    19 mai 10 at 15 h 50 min

  10. D’un coup je comprends mieux le pourquoi de la tronche de déterrés de tous les clones consultants SSII qui hantent ma boîte …

    lOulOu

    19 mai 10 at 22 h 23 min

  11. @lOulOu Il y a aussi de mes collègues qui se plaisaient bien dans le rythme hotel/resto/boulot. En apparence au moins ;-)

    Francois

    20 mai 10 at 9 h 33 min

  12. Ça me rappel ces quelques mois de stage, dans mon 9m² avec 100€ pour la bouffe et les transports. Les spaghetti suivant les penne et précédant les farfalle…
    Surtout la solitude, du soir au matin, ne parler à personne et n’avoir aucun projet pour les soirées….
    Une très bonne expérience de vie.

    Snae

    25 mai 10 at 14 h 09 min

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