Journal Ordinaire

De tout, de rien. Surtout de rien.

Matin sans filles

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Alors que la possibilité de dormir s’offre à moi, je me lève quelque part autour des sept heures trente. Je tourne déjà depuis une heure, à quoi bon s’attarder. Marie et Stéphanie dorment paisiblement et Julie n’est pas là. On l’a laissé hier soir chez une copine de classe qui l’avait invité. On a profité de la soirée mono-fille pour se faire des extras: boire une bière en terrasse et manger une pizza. Les moments à trois sont faciles et précieux, alors on profite sachant que notre grande s’amuse quelque part. Quand on rentre chez nous les gens sans enfants avalent leur première gorgée.

Levé, je prends mon bouquin et vais me poser dans la cuisine sur une chaise en osier verte. Je ferme la porte pour que la lumière du matin n’envahisse pas l’appartement et je recommence à tourner les pages de D’autres vies que la mienne d’Emmanuel Carrère, livre que j’avais du acheter pour son titre. Mes yeux tirent un peu alors je tourne la tête et regarde par la fenêtre les grues du chantier d’à côté. Je pense à mes deux filles, celle qui dort et celle qui n’est pas là et je reprends ma lecture avec la sensation douloureuse d’avoir les larmes pas très loin.

Jeune, nu et vierge, j’ai peur de deux choses: un coup de couteau dans la cloison molle de mon ventre et les bains en eau profonde. Reliquat des Dents de la mer regardé trop tôt sans doute. Et puis on grandit, on rencontre une fille, une autre et puis on rencontre sa femme. Mariage, enfants, peurs. Je trimballe aujourd’hui la peur de la mort. Celle de mes filles, celle de ma femme et la mienne. Il y a des peurs qu’on est à même de concevoir qu’une fois que sa vie est remplie par deux enfants gigotants.

La mort du petit et la mort du grand sont des compagnes assez diffuses qui s’invitent parfois dans des pensées très claires. En voyage, dans les voitures, les avions ou en bas de l’immeuble quand je regarde des petites vieilles dans la rue. La première est bestiale, primaire, quasi enfantine mais l’autre est complexe et mature. Ce n’est pas tant la mort de l’adulte qui effraie que la perspective d’un enfant devant grandir seul. Je suis mort, débrouille-toi.

Et ce livre justement, il nous mets dedans. Jusqu’au cou.

Il lui a promis qu’il allait continuer sans faiblir, bien s’occuper des petites, il ne fallait pas qu’elle s’inquiète. Il penserait à leur mettre leurs écharpes, elles ne prendraient pas froid.

Les écharpes sont de trop. Détail insignifiant mais si profondément encré dans le quotidien familial que j’en pleure. Et ça fait mal.

Neuf heures et demi. A la dernière page Marie se réveille, j’ouvre la porte de la cuisine et la lumière envahit l’appartement. La vie est là.

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Written by Francois

mai 1st, 2010 at 10:20

Posted in Dépression

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6 Responses to 'Matin sans filles'

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  1. quand on aime on ne s’aperçoit pas de la gravité des sentiments qui peut provoquer des réactions de peur comme toi. En fait tu es si possessif que même l’écharpe a de l’importance.

    nocfish

    1 mai 10 at 23 h 00 min

  2. Les livres ne nous projettent pas toujours où on le
    voudrait, et c’est aussi pour ca qu’on les lit.

    Quand on entre à peine dans l’âge adulte, pas de responsabilité, aucun attachement, la mort semble abstraite, lointaine, presque insignifiante.

    Les choses changent avec le temps.

    Snae

    2 mai 10 at 0 h 30 min

  3. [...] Ce billet était mentionné sur Twitter par Mzelle et Ninimoo, Francois. Francois a dit: pas très joyeux sur mon blog http://bit.ly/9FCZTG [...]

  4. @nocfish non je ne crois pas qu’il s’agisse de possession mais du détail que tu trouves encré dans ton propre quotidien et qui te ramène directement dans ta propre vie de famille.

    L’idée directrice serait plutôt d’avoir peur de ne pas pouvoir amener ses oisillons au bord du nid qu’ils puissent s’envoler dans l’azur aidés de ton expérience du vent et de la pluie.

    Francois

    2 mai 10 at 11 h 05 min

  5. J’aime beaucoup. Ta façon d’écrire, ton blog en générale… c’est cool :) Tu écris bien, une critique, un avis sur mes texte pourrait m’aider :)

    Jd

    2 mai 10 at 22 h 20 min

  6. @Jd merci. Le compliment me monte aux joues ;-) J’ajoutes ton blog à mes lectures et sans l’avoir encore lu, ton dernier titre me plait bien.

    Francois

    3 mai 10 at 9 h 53 min

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